La Bible légitime-t-elle la peine de mort?

On entend parfois dire que la Bible s’oppose à l’homicide et qu’en conséquence, la peine de mort est contraire au commandement : « Tu ne tueras point ». Toutefois, la Loi de l’Ancien Testament est plus précise. Lorsque Dieu dit : « Tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20, 13), il ajoute peu après : « Qui frappe un homme à mort sera mis à mort » (Ex 21, 12). Y-aurait-il ici une contradiction logique ? Non, car en réalité, l’interdiction de tuer dans la Bible a toujours été comprise comme l’interdiction de tuer l’innocent : « Ne tue pas un innocent ni un juste, car je ne justifie pas un coupable » (Ex 23, 7). 

Saint Thomas d’Aquin avait d’ailleurs déjà anticipé cette objection au XIIIè siècle : « ce sont là des pensées futiles. Car la Loi qui dit Tu ne tueras point ajoute peu après [Ex.22, 18] : « Tu ne souffriras pas que vivent les hommes maléfiques ». Par quoi il est donné à entendre que ce qui est interdit est de tuer des hommes injustement. » (Summa contra Gentiles, III, 144 §9)

D’ailleurs, dans le livre de la Genèse, Dieu prescrit explicitement à Noé la peine de mort pour les meurtriers : « Celui qui verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé, car Dieu a fait l’homme à son image » (Gn 9,6). Pourquoi les meurtriers méritent-ils la peine de mort selon la Genèse? « car Dieu a fait l’homme à son image » nous dit le texte. Autrement dit, le meurtrier mérite la peine capitale précisément parce qu’il a méprisé Dieu en tuant un innocent créé à son image.

Certains pourraient objecter qu’il s’agit là d’un passage de l’Ancien Testament et que la Nouvelle Alliance a remplacé l’Ancienne, rendant ainsi ce commandement caduc. Cependant, contrairement à la loi mosaïque1, l’alliance conclue avec Noé en Genèse 8–9 n’est nullement révolue. Le contexte immédiat de ce commandement précise en effet que cette alliance demeure « tant que la terre durera » (Gn 8,22). La preuve en est que le verset qui suit immédiatement la prescription de la peine capitale énonce une injonction universellement reconnue comme toujours valable : « Soyez féconds et multipliez, répandez-vous sur la terre» (Gn 9,7).

Il est donc manifeste que ce commandement ne saurait être assimilé aux préceptes juridiques propres à la loi mosaïque, lesquels sont devenus obsolètes. Ainsi, même le théologien abolitionniste Christian Brugger est contraint d’admettre: « Le passage de Genèse 9,6 semble affirmer que les agents humains jouent un rôle médiateur dans la justice de Dieu, rôle qui inclut, dans certains cas, comme conséquence, l’infliction de la mort.. »2 

Indépendamment de cela, le Nouveau Testament confirme aussi la légitimité morale de la peine de mort dans certaines circonstances. 

Saint Jean affirme explicitement : « Si quelqu’un tue par l’épée, il faut qu’il soit tué par l’épée » (Apocalypse 13,10). Saint Paul s’exlame devant Festus : « Si j’ai commis quelque injustice, ou quelque crime digne de mort, je ne refuse pas de mourir » (Actes 25,11), ne laissant aucun doute sur le fait qu’il considère la peine capitale comme un châtiment légitime. Il enseigne aussi dans son épître aux Romains que « ce n’est pas en vain qu’il [le magistrat] porte l’épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et punir celui qui fait le mal » (Rm 13,4). 

Christian Washburn, docteur en histoire de l’Eglise et professeur de théologie dogmatique, remarque que le terme « épée » (mavcairan en grec) renvoie ici à l’épée généralement portée par les fonctionnaires d’État pour éxécuter la peine capitale.3 Ce même mot est utilisé pour décrire la tentative d’assasinat de Paul en Actes 16:27 ainsi que la mise à mort de Jacques « par l’épée » de Hérode en Actes 12:2. Selon l’auteur, il n’y a donc aucun doute sur le fait que dans le grec biblique, ce terme désignait bien l’instrument de justice destiné à infliger la mort. Ainsi comme disait le cardinal Journet (1891-1975), « Si l’Évangile interdit aux États d’appliquer jamais la peine de mort, saint Paul lui-même alors a trahi l’Évangile »4 

On entend parfois l’idée selon laquelle l’Evangile s’opposerait au principe même de la peine de mort puisque Jésus a sauvé la femme adultère de la lapidation (Jean 8). Mais ce passage n’est pas contradictoire avec l’enseignement de saint Paul car il ne prouve pas que la peine de mort n’est jamais légitime. A la rigueur, on peut soutenir que Jésus s’oppose à l’application d’une méthode aussi barbare que la lapidation comme mode de mise à mort ou bien qu’il s’oppose à la peine de mort pour un péché comme l’adultère. Cela serait logiquement compatible avec l’approbation d’une forme de peine de mort moins violente pour un crime beaucoup plus grave. S’opposer à ce que l’on tue à coup de pierres une femme repentante5 pour un crime comme l’adultère, n’implique pas que l’on s’oppose à toute forme de peine capitale pour des crimes bien plus atroces (comme les assassinats de Peter Kurten). L’épisode de la femme adultère vise non pas à donner un enseignement universel sur la peine de mort, mais à dénoncer l’hypocrisie des pharisiens qui se croient parfaits devant la Loi alors qu’ils sont tout aussi pécheurs que la femme en question.  

On invoque parfois le verset où Jésus affirme que « Celui qui agit par l’épée périra par l’épée » (Mt 26,52) mais cette affirmation n’est pas une dénonciation de la peine de mort. Comme l’écrivait le Cardinal Journet « En disant que celui qui frapperait par le glaive périrait par le glaive, le Christ ne condamne pas le glaive ; il énonce une loi universelle de l’action”, temporelle et transitive, loi qui d’ailleurs avait jadis été proclamée dans la Genèse : “Quiconque aura versé le sang de l’homme, son sang sera versé par l’homme” (9, 6) et qui sera reprise dans l’Apocalypse,13, 10 : “Si quelqu’un tue par l’épée, il faut qu’il soit tué par l’épée”»6.

Saint Robert Bellarmin confirme: “Ces paroles ne peuvent être correctement comprises que dans ce sens : quiconque commet un meurtre injuste doit à son tour être condamné à mort par le magistrat.7

D’ailleurs Jésus semble lui même indiquer qu’il est favorable à la peine de mort dans certaines circonstances lorsqu’il cite sans récuser le commandement : « Celui qui maudit son père ou sa mère, qu’il soit puni de mort » (Matthieu 15:4 ; Marc 7:10) ou encore lorsqu’il affirme que ceux qui commettent des crimes contre “les petits enfants” méritent la mort : « si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu’on le jetât au fond de la mer » (Matthieu 18,6). Il est ainsi évident que Jésus considère les crimes contre ses parents ou contre les petits enfants comme étant particulièrement graves, bien plus qu’un simple adultère d’une femme repentante (Jean 8). 

Enfin, on peut ajouter que l’Évangile semble concèder le principe de la peine de mort à travers l’exemple du bon larron sur la croix qui reconnaît la justice de sa mise à mort : « pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, [Jésus] n’a rien fait de mal » (Luc 23,41). 

Notons ici que le bon larron se reconnaît coupable et affirme qu’il mérite sa mise à mort à cause de ses crimes. Mais il s’indigne qu’un innocent comme Jésus soit exécuté à côté de lui. Puis il demande à Jésus de « se souvenir de lui » lorsqu’il entrera dans son paradis. Et Jésus ne le corrige pas sur le fait qu’il mérite bien son châtiment ou que cette peine serait « contraire à sa dignité ».  Au contraire, il accueille avec bonté le repentir du bon larron, lui annonçant qu’il sera sauvé le jour même parce qu’il accepte son châtiment comme une expiation de ses péchés dont il s’est repenti : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » (Luc 23,42)

Le cardinal Jésuite américain et grand théologien Avery Dulles (1918-2008) remarque: “À aucun moment, Jésus ne nie que l’État ait l’autorité d’appliquer la peine capitale. Dans ses débats avec les Pharisiens, Jésus cite avec approbation le commandement apparemment sévère : « Celui qui maudit son père ou sa mère, qu’il soit puni de mort » (Matthieu 15:4 ; Marc 7:10, faisant référence à Exode 21:17 ; cf. Lévitique 20:9). Lorsque Pilate fait remarquer qu’il a le pouvoir de le crucifier, Jésus lui répond que ce pouvoir lui vient d’en haut — c’est-à-dire de Dieu (Jean 19:11). Jésus récompense le bon larron sur la croix à côté de lui, qui reconnaît que lui et l’autre brigand reçoivent la juste rétribution de leurs actes (Luc 23:41).”8

Ainsi, nous sommes en droit de conclure que la Bible, à la fois dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, accepte le principe moral de la peine de mort implicitement dans certains passages (Luc 23,41; Actes 25,11 ; Mt 18,6 Mt 15,4 ; Mc7,10, Jn 19,11) et explicitement dans d’autres (Gn 9,6 ; Rm 13,4 , Ap 13,10). Même le théologien abolitioniste Brugger est contraint de reconnaitre: “ il ne peut guère y avoir de doute que la pratique [de la peine de mort] était considérée comme légitime par les auteurs du Nouveau Testament.9

  1. Il existe en effet 36 passages de la loi moïsaique (aujourd’hui périmée) qui prescrivent la peine de mort pour de nombreux crimes notamment le faux témoignage (Deutéronome 19:18-21), l’idolâtrie (Deutéronome 13:6-10), l’adultère (Deutéronome 22:22 ; Lévitique 20:10), les actes homosexuels (Lévitique 20:13), la bestialité (Exode 22:19 ; Lévitique 20:15-16), l’inceste (Lévitique 20:11-12), l’enlèvement (Exode 21:16), et le fait de frapper ses parents (Exode 21:15). 
    ↩︎
  2. Christian Brugger, Capital Punishment and Catholic Moral Tradition, University of Notre Dame Press, 2014 p. 73. ↩︎
  3. Washburn, Christian D. “Capital Punishment and the Infallibility of the Ordinary and Universal Magisterium.” The Thomist, vol. 82, no. 3 (2018): 353‑406
    ↩︎
  4.  Ch. Journet, L’Église du Verbe incarné, t. 1, La hiérarchie apostolique, Saint-Maurice, éditions Saint-Augustin, 1998, p. 575
    ↩︎
  5. Certes, le texte ne dit pas explicitement que la femme adultère est repentante mais il est possible de le déduire implicitement car Jésus n’offre son pardon qu’à ceux qui reconnaissent leur faute et acceptent d’être pardonnés. ↩︎
  6. Ch. Journet, L’Église du Verbe incarné, t. 1, La hiérarchie apostolique, Saint-Maurice, éditions Saint-Augustin, 1998, p. 568-570
    ↩︎
  7. Cité dans Christian Brugger, Capital Punishment and Catholic Moral Tradition, University of Notre Dame Press, 2014, p. 119. ↩︎
  8. Catholicism & Capital Punishment, Avery Cardinal Dulles April 1, 2001, https://firstthings.com/catholicism-capital-punishment/ ↩︎
  9. Christian Brugger, Capital Punishment and Catholic Moral Tradition, University of Notre Dame Press, 2014, p. 63
    ↩︎

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