Les sédévacantistes ont tort: le magistère n’est pas toujours infaillible

Introduction et contexte

Dans un récent débat que j’ai eu avec le sédévacantiste Adrien Abauzit, ce dernier soutenait mordicus que le magistère de l’Eglise était toujours infaillible sur la foi et les mœurs et que les papes ne pouvaient jamais enseigner l’erreur dans le cadre de leur magistère.

Or cela est faux. Le code de droit canonique précise bien qu’« aucune doctrine n’est considérée comme infailliblement définie sauf si cela est manifestement établi. » (canon 749, n°3), reprenant substantiellement le code de 1917 (accepté par les sédévacantistes) qui précisait déjà qu’« aucune chose ne doit être tenue pour déclarée ou définie dogmatiquement en l’absence de preuve manifeste » (1323 n°3)

Le Code exige donc qu’une « preuve soit manifeste » pour qu’un enseignement soit considéré comme dogmatique/infaillible. Il n’est évidemment pas question d’un simple passage d’une encyclique. Il faut que le pontife ait la volonté de définir quelque chose en matière de foi et de mœurs et d’obliger les fidèles à y adhèrer de manière irréversible.

Même avant le Concile Vatican II et après la définition dogmatique de l’infaillibilité pontificale au concile Vatican I, les théologiens les plus réputés de l’Eglise reconnaissaient que le pape pouvait parfois enseigner l’erreur dans le cadre de son magistère s’il ne parlait pas ex cathedra.

Franciscus Diekamp, grand théologien catholique allemand (1864-1943), professeur de théologie dogmatique à Münster écrivait par exemple dans son manuel de théologie dogmatique : « Ces actes non-infaillibles du magistère du pontife romain n’obligent pas à croire, et ne postulent pas une soumission absolue et définitive. Mais il est du devoir de chacun d’adhérer d’un assentiment religieux et intérieur à de telles décisions, en tant qu’elles constituent des actes du magistère suprême de l’Eglise, et sont fondées sur de solides raisons naturelles et surnaturelles. L’obligation d’y adhérer ne pourrait prendre fin que dans le cas, rarissime, où un homme, apte à juger cette question, après une analyse répétée et très fouillée de tous les arguments, parvient à la conviction qu’une erreur s’est glissée dans la décision » (Diekamp, Theol. dogm. man., vol. I, p. 72)

Benedict Heinrich Merkelbach Théologien moraliste dominicain (1871-1942), professeur à Louvain et à Rome expliquait lui aussi que « quand l’Église n’enseigne pas avec son autorité infaillible, la doctrine proposée n’est pas de soi irréformable ; c’est pourquoi, si per accidens, dans une hypothèse qui est vraiment très rare, après un examen particulièrement attentif de la question, quelqu’un voit qu’il existe des motifs très graves pour refuser la doctrine ainsi proposée, l’on serait en droit, sans tomber dans la témérité, de suspendre l’assentiment intérieur [ … ] »(Merkelbach, Summa theol. mor., vol. 1, p. 601. )

Dominico Palmieri, Théologien jésuite italien (1829-1909), auteur du « Tractatus de Romano Pontifice » enseignait également: « Il s’agit également de savoir quel type d’obéissance est dû au Pontife romain qui enseigne quelque chose sur la doctrine de la foi ou qui s’y rapporte, lorsque cela n’est pas défini ex Cathedra, et quel type d’obéissance est dû aux sentences doctrinales des congrégations des cardinaux. […] On peut en effet discerner que le Pontife Romain ne parle pas à chaque fois ex Cathedra ; lorsqu’en effet il enseigne quelque chose, n’ayant cependant pas l’intention d’imposer l’obligation de la croire comme quelque chose devant être tenu par toute l’Église, s’il ne signifie pas qu’il le veut, alors on ne dit pas qu’il parle ex Cathedra, même s’il parle de doctrine au sujet de la foi ou de la morale. […] car, la certitude de l’infaillibilité n’existant pas, on remarque que l’erreur n’est pas impossible, et on remarque donc qu’il est possible que le contraire soit vrai. » (Dominico Palmieri SJ, 1891, Thesis XXXII, Scholion II De Romano Pontifice, 1891) 

Dans cette lignée, Hugo Hurter Théologien suisse-autrichien (1832-1914), professeur de théologie dogmatique à Innsbruck remarque:« Si des raisons graves et solides — surtout théologiques — se présentent à l’esprit d’un fidèle contre [les décisions du Magistère authentique, qu’il soit épiscopal ou pontifical], il lui sera permis de craindre une erreur, de donner son assentiment de manière conditionnelle, ou même de suspendre son assentiment. » (Hurter, Theologiae dogmaticae, 1:492)

Christianus Pesch, grand dogmaticien catholique (fin XIXᵉ début XXᵉ siècle) précise lui aussi « On doit donner son assentiment aux décrets des Congrégations romaines, tant qu’il n’est pas devenu positivement évident qu’elles se sont trompées. Puisque les Congrégations, en elles-mêmes, ne fournissent pas une preuve absolument certaine en faveur d’une doctrine donnée, il est permis, voire nécessaire, d’examiner les raisons de cette doctrine. Ainsi, il arrivera soit que cette doctrine soit progressivement reçue dans toute l’Église, atteignant de cette manière la condition de l’infaillibilité, soit que l’erreur soit peu à peu décelée. En effet, comme l’assentiment religieux dont il est question ne repose pas sur une certitude métaphysique, mais seulement sur une certitude morale et générale, il n’exclut pas toute suspicion d’erreur. C’est pourquoi, dès que surgissent des motifs suffisants de doute, l’assentiment doit être prudemment suspendu. Néanmoins, tant que de tels motifs de doute ne se présentent pas, l’autorité des Congrégations suffit pour obliger à donner son assentiment. Les mêmes principes s’appliquent sans difficulté aux déclarations que le Souverain Pontife fait sans engager son autorité suprême, ainsi qu’aux décisions des autres supérieurs ecclésiastiques qui ne sont pas infaillibles. » (Pesch, Praelectiones dogmaticae, no. 521, 1:314–15)

Van Noort Théologien néerlandais (1861-1946), professeur de dogmatique à Warmond, écrit également dans son ouvrage monumental Dogmatic Theology : «Il peut être utile d’ajouter quelques points concernant des opinions purement théologiques — des opinions relatives au pape lorsqu’il ne parle pas ex cathedra. Tous les théologiens admettent que le pape peut commettre une erreur en matière de foi et de morale lorsqu’il s’exprime ainsi : soit en proposant une opinion fausse sur une question encore non définie, soit en différant innocemment d’une doctrine déjà définie. Les théologiens ne s’accordent pas, toutefois, sur la question de savoir si le pape peut devenir un hérétique formel en s’obstinant dans une erreur sur une matière déjà définie. L’opinion la plus probable, suivie par Suarez, Bellarmin et bien d’autres, soutient que, de même que Dieu n’a jusqu’à ce jour jamais permis qu’une telle chose se produise, il ne permettra jamais qu’un pape devienne un hérétique formel et public. Néanmoins, certains théologiens compétents concèdent que le pape, lorsqu’il ne parle pas ex cathedra, pourrait tomber dans l’hérésie formelle. » (Dogmatic Theology, volume II : Christ’s Church, p. 294)

Ludwig Ott, Théologien catholique allemand, professeur à Eichstätt, auteur du manuel incontournable « Fundamentals of Catholic Dogma » conclut: « En ce qui concerne l’enseignement doctrinal de l’Église, il faut bien noter que toutes les affirmations de l’Autorité enseignante de l’Église sur les questions de foi et de morale ne sont pas infaillibles et, par conséquent, irrévocables. Ne sont infaillibles que celles qui émanent des conciles généraux représentant l’épiscopat tout entier, ainsi que les décisions pontificales ex cathedra… La forme ordinaire et habituelle de l’activité enseignante du pape n’est pas infaillible. En outre, les décisions des congrégations romaines (Saint-Office, Commission biblique) ne sont pas infaillibles. Néanmoins, elles doivent normalement être acceptées avec un assentiment intérieur fondé sur la haute autorité surnaturelle du Saint-Siège… Le silentium obsequiosum, c’est-à-dire le « silence respectueux », ne suffit généralement pas. Par exception, l’obligation d’un assentiment intérieur peut cesser si un expert compétent, après un examen scientifique renouvelé de tous les fondements, en vient à la conviction positive que la décision repose sur une erreur. »(Fundamentals of Catholic Dogma, p. 10)

L’existence d’un magistère pontifical non-infaillible n’est donc pas une « invention de Vatican II » mais existait bien avant chez les théologiens les plus réputés approuvés par Rome. De tels ouvrages ont reçu l’approbation ecclésiastique et ont été largement utilisés pour la formation des prêtres et des théologiens à une époque où l’insistance de l’Église sur l’autorité doctrinale du pape était sans doute plus forte que jamais.

Les différents degrés d’autorité du magistère

L’Eglise a donc toujours reconnu qu’il y avait différents degrés d’autorité dans le magistère. Ces degrés sont résumés dans le code droit canonique actuel :

Can. 750– § 1. On doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, c’est-à-dire dans l’unique dépôt de la foi confié à l’Église et qui est en même temps proposé comme divinement révélé par le Magistère solennel de l’Église ou par son Magistère ordinaire et universel, à savoir ce qui est manifesté par la commune adhésion des fidèles sous la conduite du Magistère sacré; tous sont donc tenus d’éviter toute doctrine contraire.

§ 2. On doit aussi adopter fermement et faire sien tous les points, et chacun d’eux, de la doctrine concernant la foi ou les mœurs que le Magistère de l’Église propose comme définitifs, c’est-à-dire qui sont exigés pour conserver saintement et exposer fidèlement le dépôt de la foi; celui qui repousse ces points qui doivent être tenus pour définitifs s’oppose donc à la doctrine de l’Église catholique.

Can. 752 – Ce n’est pas vraiment un assentiment de foi, mais néanmoins une soumission religieuse de l’intelligence et de la volonté qu’il faut accorder à une doctrine que le Pontife Suprême ou le Collège des Évêques énonce en matière de foi ou de mœurs, même s’ils n’ont pas l’intention de la proclamer par un acte décisif; les fidèles veilleront donc à éviter ce qui ne concorde pas avec cette doctrine.

Les trois modes d’exercice de l’infaillibilité

L’infaillibilité du magistère peut s’exercer dans trois circonstances:

1)Par le pape seul lorsqu’il parle ex cathedra

2)Par les jugements solennels d’un concile œcuménique (pape et l’ensemble des évêques en communion avec lui) lorsqu’ils déclarent pour l’Église toute entière qu’il faut tenir de manière définitive une doctrine qui concerne la foi ou les mœurs

3)Par le magistère ordinaire et universel (pape et l’ensemble des évêques en communion avec lui répandus à travers le monde dans une unanimité morale, qui enseignent une doctrine comme divinement révélée ou en lien avec la Révélation, devant être tenue de manière définitive).

Ceci est confirmé par le code de droit canonique:

Can. 749 – § 1. Le Pontife Suprême, en vertu de sa charge, jouit de l’infaillibilité dans le magistère lorsque, comme Pasteur et Docteur suprême de tous les fidèles auquel il appartient de confirmer ses frères dans la foi, il proclame par un acte décisif une doctrine à tenir sur la foi ou les mœurs.

§ 2. Le Collège des Évêques jouit lui aussi de l’infaillibilité dans le magistère lorsque les Évêques assemblés en Concile Œcuménique exercent le magistère comme docteurs et juges de la foi et des mœurs, et déclarent pour l’Église tout entière qu’il faut tenir de manière définitive une doctrine qui concerne la foi ou les mœurs; ou bien encore lorsque les Évêques, dispersés à travers le monde, gardant le lien de la communion entre eux et avec le successeur de Pierre, enseignant authentiquement en union avec ce même Pontife Romain ce qui concerne la foi ou les mœurs, s’accordent sur un point de doctrine à tenir de manière définitive.

Et le canon 749 se termine par cette considération importante:

§ 3. Aucune doctrine n’est considérée comme infailliblement définie que si cela est manifestement établi.

Sous quelles conditions peut-on remettre en question l’enseignement du magistère?

Le simple fait que le magistère ne soit pas infaillible en toutes circonstances n’autorise pas pour autant les fidèles à rejeter cet enseignement ordinairement. À moins d’avoir de graves raisons objectives de penser que le magistère non-infaillible se trompe sur tel ou tel point, il n’est pas permis aux catholiques de remettre en question ces enseignements.1

Cependant comme le signalent les théologiens précédemment, il peut arriver qu’un catholique bien formé constate ce qui lui semble être une erreur dans un acte magistériel non-infaillible. Si, après avoir essayé de réconcilier cette erreur apparente avec l’ensemble de la Tradition catholique (herméneutique de la continuité), il n’y parvient toujours pas, alors il peut alors suspendre son assentiment intérieur à cet enseignement particulier. 2

Quant à la possibilité de rendre l’affaire publique, il ne semble pas exclu que l’urgence du mal qui se diffuse puisse légitimer une prise de position publique, en gardant le respect dû à l’autorité légitime.3

  1. Cet assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence est dû, à un titre singulier, au Souverain Pontife en son magistère authentique, même lorsqu’il ne parle pas ex cathedra, ce qui implique la reconnaissance respectueuse de son suprême magistère, et l’adhésion sincère à ses affirmations, en conformité à ce qu’il manifeste de sa pensée et de sa volonté et que l’on peut déduire en particulier du caractère des documents, ou de l’insistance à proposer une certaine doctrine, ou de la manière même de s’exprimer. » (Lumen Gentium 25).
    Dans cette même veine, Pie XII enseigne: « Et l’on ne doit pas penser que ce qui est proposé dans les lettres Encycliques n’exige pas de soi l’assentiment, sous le prétexte que les Papes n’y exerceraient pas le pouvoir suprême de leur magistère. C’est bien, en effet, du magistère ordinaire que relève cet enseignement et pour ce magistère vaut aussi la parole : « Qui vous écoute, m’écoute” , et le plus souvent ce qui est proposé et imposé dans les Encycliques appartient depuis longtemps d’ailleurs à la doctrine catholique. » (Pie XII, Humani Generis, 1950) ↩︎
  2. Donum Veritatis émet la recommandation suivante: « le théologien s’efforcera de comprendre cet enseignement dans son contenu, dans ses raisons et dans ses motifs. À cela il consacrera une réflexion approfondie et patiente, prompt à revoir ses propres opinions et à examiner les objections qui lui seraient faites par ses pairs. Si, en dépit d’efforts loyaux, les difficultés persistent, c’est un devoir pour le théologien de faire connaître aux autorités magistérielles les problèmes que soulève un enseignement en lui-même, dans les justifications qui en sont proposées ou encore dans la manière selon laquelle il est présenté. Il le fera dans un esprit évangélique, avec le désir profond de résoudre les difficultés. Ses objections pourront alors contribuer à un réel progrès, en stimulant le Magistère à proposer l’enseignement de l’Église d’une manière plus approfondie et mieux argumentée.[…] Il peut aussi arriver qu’au terme d’un examen de l’enseignement du Magistère, sérieux et mené dans une volonté d’écoute sans réticences, la difficulté demeure, car les arguments en sens opposé semblent au théologien l’emporter. Devant une affirmation à laquelle il ne pense pas pouvoir donner son adhésion intellectuelle, son devoir est de rester disponible pour un examen plus approfondi de la question. »(Donum Veritatis 29-31) ↩︎
  3. “Les fidèles ont la liberté de faire connaître aux Pasteurs de l’Église leurs besoins surtout spirituels, ainsi que leurs souhaits. Selon le savoir, la compétence et le prestige dont ils jouissent, ils ont le droit et même parfois le devoir de donner aux Pasteurs sacrés leur opinion sur ce qui touche le bien de l’Église et de la faire connaître aux autres fidèles, restant sauves l’intégrité de la foi et des mœurs et la révérence due aux pasteurs, et en tenant compte de l’utilité commune et de la dignité des personnes.” (CIC n°212)
    ↩︎

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