Que penser de la théologie de Bernard Sesboue ?

Introduction et contexte

Bernard Sesboüé (1934-2022) était un théologien catholique français, jésuite, reconnu comme l’un des grands spécialistes contemporains de la christologie et de l’histoire des dogmes. Professeur de théologie dogmatique au Centre Sèvres (Facultés jésuites de Paris), il a travaillé principalement sur la christologie, les conciles œcuméniques ainsi que sur le développement historique des formulations de la foi chrétienne. À ce titre, il est aujourd’hui encore considéré en France comme une référence en matière théologique.

Ayant lu un certain nombre de ses ouvrages, j’adopte à son sujet une position nuancée. Il serait absurde de nier sa compétence encyclopédique en histoire de l’Église. Sesboüé est incontestablement un maître en la matière, et ses travaux témoignent d’une érudition impressionnante.

Mais ces éloges étant posés, certaines réserves s’imposent. Et elles ne sont pas mineures.

Un livre en particulier pose de réels problèmes: sa réponse à Frédéric Lenoir, Christ Seigneur et Fils de l’Homme. Dans cet ouvrage, Sesboüé défend en effet des thèses qui relèvent objectivement d’une lecture moderniste de la sainte Écriture.

La négation des prétentions divines de Jésus

Selon Sesboüé, Jésus n’aurait jamais revendiqué sa divinité. En effet, ce dernier ose écrire noir sur blanc : « Jésus s’est-il personnellement proclamé Dieu ? Non, et heureusement. Car ceux qui vous disent qu’ils sont Dieu, vous les trouvez plutôt dans les hôpitaux psychiatriques » (p. 20).

Sesboüé martèle encore quelques pages plus loin : « Jésus n’a nullement revendiqué le titre de Fils de Dieu, c’est vrai » (p. 25) et ajoute qu’« on devra donc dire que le titre de Fils de Dieu ne remonte pas à Jésus » (p. 31).

Le lecteur un tant soit peu familier des Évangiles a évidemment de quoi tomber de sa chaise ! En effet, il est un fait parfaitement avéré que Jésus revendique à plusieurs reprises le titre de Fils de Dieu dans les évangiles.

Lors de son procès devant le grand prêtre, on lui pose explicitement la question : « Es-tu le Christ, le Fils de Dieu ? » Jésus répond simplement : « Tu l’as dit » (Mt 26, 63-64 ; Mc 14, 61-62 ; Lc 22, 70-71) confirmant ainsi explicitement ce titre. Les chefs des prêtres eux-mêmes reprennent ensuite cette affirmation en la rapportant ainsi : « Il a dit : Je suis le Fils de Dieu » (Mt 27, 43) pour le condamner. Cette reconnaissance réapparaît d’ailleurs jusque dans le récit de la crucifixion : au pied de la croix, le centurion romain, témoin des événements, s’exclame : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ! » (Mt 27, 54 ; Mc 15, 39).

Dans l’évangile de Jean, Jésus défend explicitement ce titre et s’étonne des accusations qu’il reçoit suite à cette revendication « Pourquoi me reprochez-vous d’avoir dit : Je suis Fils de Dieu ? » (Jn 10, 36).

Les propos de Jésus sont si explicites que plusieurs témoins les reconnaissent. Nathanaël, frappé par la rencontre avec Jésus, s’écrie : « Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le Roi d’Israël ! » (Jn 1, 49) et Jean-Baptiste confirme lui aussi : « Celui-ci est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34).

Enfin lorsque Jésus demande à ses disciples de l’identifier, Pierre répond avec enthousiasme : “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant” (Mt 16,16). Et Jésus au lieu de reprendre Pierre confirme avec force : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais c’est mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16, 17).

Ainsi, le titre de Fils de Dieu traverse l’ensemble des évangiles. On le retrouve aussi bien dans les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) que chez Jean.

Sesboüé est évidemment bien trop cultivé pour ignorer ces versets. Et pourtant, sa solution pour justifier la thèse qu’il avance est pour le moins surprenante : il affirme que toutes ces déclarations auraient été insérées dans la bouche de Jésus (et des autres personnages qui confessent sa filiation divine) après coup, par les évangélistes ! Autrement dit, pour Sesboüé, chaque affirmation de Jésus concernant sa divinité ne serait plus le témoignage direct des événements, mais une construction postérieure de la communauté chrétienne.

Il écrit en effet : « Dans la confession de foi de Césarée de Philippe, Matthieu fait dire à Pierre : “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant” (Mt 16,16). On peut penser qu’au plan de l’histoire, Pierre n’a confessé que la messianité de Jésus. Mais la communauté primitive, faisant mémoire de la scène, a ajouté spontanément le titre de Fils de Dieu qui appartient à sa confession du ressuscité. L’évangéliste emploie le terme de Seigneur à propos de Jésus de manière rétroactive. De même, la scène où Jésus marche sur les eaux s’achève sur cette confession de foi : “Vraiment tu es le Fils de Dieu” (Mt 14,33) » (p. 60-61).

La thèse de Sesboüé est donc claire. Jésus n’aurait jamais employé le titre de Fils de Dieu lui-même, et les disciples n’ont inventé ce terme qu’après sa Résurrection1, et ont mis cela dans la bouche de Jésus.

Reste alors une question : si Jésus ne s’est jamais revendiqué personnellement Fils de Dieu, quelles raisons avons-nous de croire qu’il l’est vraiment ? Si ce titre a été inventé postérieurement par les évangélistes à la fin du 1er siècle comme l’affirme Sesboüé, comment peut-on affirmer avec certitude que les premiers chrétiens n’ont pas surinterprété la filiation divine de Jésus ?

Remarquons aussi que l’affirmation selon laquelle Jésus et ses disciples n’ont pas proclamé le titre de fils de Dieu revient à nier le dogme de l’inerrance de l’Écriture puisque les passages cités précédemment émettent l’assertion selon laquelle Jésus a bien revendiqué ces titres explicitement. Or le magistère nous enseigne que « toutes les assertions des auteurs inspirés ou hagiographes doivent être tenues pour assertions de l’Esprit Saint, et qu’il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée » (Dei Verbum 11)

Et d’ajouter : « La sainte Mère Église a tenu et tient fermement et, avec la plus grande constance, que ces quatre Évangiles, dont elle affirme sans hésiter l’historicité, transmettent fidèlement ce que Jésus, le Fils de Dieu, durant sa vie parmi les hommes, a réellement fait et enseigné pour leur salut éternel, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel (cf. Ac 1, 1- 2). […] de manière à nous livrer toujours sur Jésus des choses vraies et sincères » (Dei verbum 19)

Ces passages impliquent nécessairement que si les évangiles affirment que Jésus a revendiqué à de nombreuses reprises le titre de Fils de Dieu alors il serait contraire au dogme de l’inspiration scripturaire de soutenir la thèse contraire. Une telle négation revient purement et simplement à nier le dogme de l’inerrance de l’Écriture et donc à sombrer dans l’hérésie.

Éloges de Luther

Mais le modernisme de Bernard Sesboüé ne s’arrête pas en si bon chemin. Loin de se limiter à nier l’inerrance de l’Écriture, ce dernier n’a pas hésité à faire publiquement l’éloge et l’apologie de Martin Luther, allant jusqu’à se réjouir de célébrer avec les protestants les 500 ans de la Réforme !

En 2017, il affirmait sans rougir : « Le jugement de l’Église catholique sur Luther était un jugement très sévère, pessimiste et [un jugement] de condamnation, parce que l’Église catholique a vu en Luther avant tout quelqu’un qui a désobéi. Ce qu’elle n’a pas su voir […] c’est la figure nouvelle de la foi que Luther représentait […] Depuis le milieu du XXᵉ siècle, l’Église catholique a commencé à changer son regard sur Luther et à le voir de manière beaucoup plus positive. Autrement dit, avec un long retard, elle était capable de discerner chez Luther cette figure nouvelle de la foi, qui était une exigence et qui représentait aussi un retour à la foi paulinienne, voulant prendre davantage de recul par rapport aux dévotions. On peut dire aussi que c’est une réaction contre certaines dévotions, à la manière de saint Ignace de Loyola, et un retour à la vraie foi pure. C’est la première fois qu’un anniversaire de Luther est célébré en même temps et ensemble par protestants et catholiques, et que chacun tente de souligner le côté positif de Luther. » (Entretien avec Bernard Sesboue, Editions Vie Chrétienne (@editionsviechretienne), disponible sur Youtube)2

Sesboüé semble oublier que Luther, en s’opposant à l’Église, a ouvert la porte à des siècles de divisions, d’hérésies et de chaos religieux. Faire l’éloge de Luther comme une « figure nouvelle de la foi » revient à réhabiliter l’insoumission comme une vertu théologique. On se demande comment un théologien catholique peut sérieusement considérer un hérétique notoire comme Luther comme « une nouvelle figure de la foi » qui représente « un retour à la vraie foi pure ».

Négation du dogme Hors de l’Église, point de salut

Concomitamment à l’éloge de cet illustre hérésiarque, Sesboüé s’attaque, selon une logique résolument protestante, au dogme Hors de l’Église, point de salut. Il affirme que les protestants n’ont pas besoin de se convertir à l’Église catholique et que les dénominations issues de la Réforme peuvent être considérées comme de véritables Églises au sens propre. Il emploie à plusieurs reprises l’expression « Églises issues de la Réforme ».

Cette position entre en contradiction flagrante avec le magistère catholique, qui stipule que : « Les Communautés ecclésiales qui n’ont pas conservé l’épiscopat valide et la substance authentique et intégrale du mystère eucharistique, ne sont pas des Églises au sens propre » (Dominus Iesus, 2000).

Pour Sesboüé, cependant, pas de quoi s’inquiéter :

« En dehors de l’Église catholique, il existe donc des regroupements chrétiens qui méritent le nom d’Église, parce qu’ils sont des Églises au sens théologique propre. […] L’Église du Christ subsiste aussi en elles, même si c’est de manière partielle. Leurs membres ne sont pas sauvés malgré leur appartenance à ces Églises, mais en vertu de leur appartenance […] L’adage “Hors de l’Église, point de salut” ne peut plus être invoqué par la théologie catholique en ce qui concerne les membres des autres Églises chrétiennes et ne pose plus aucun problème à leur sujet» (Hors de l’Église point de salut, 2004, p. 231).

Et il renchérit : « Aucun chrétien baptisé n’est plus visé par l’adage classique “Hors de l’Église”… » (p. 236) « Nous sommes en présence d’un point formellement nouveau. Il est la conséquence du subsistit in et de la reconnaissance de l’ecclésialité, plus ou moins complète, des confessions non-catholiques. […] Leurs membres ne sont plus ordonnés à l’Église mais déjà incorporés en elle. Il n’est plus question de désir implicite ou d’ignorance invincible. » (p. 243)

Autrement dit, selon Sesboüé, tous les protestants — méthodistes, pentecôtistes, luthériens, baptistes, etc. — font partie de l’Église du Christ, indépendamment de leur ignorance invincible à l’égard de l’Église catholique. Cette position contredit le magistère bimillénaire de l’Église, qui enseigne que seule l’Église catholique est la véritable Église du Christ et que les dissidents doivent être évangélisés pour être ramenés au bercail (Pie XI, Mortalium animos)

Par ses prises de position, Sesboüé banalise la division chrétienne et dilue l’exclusivité salvifique de l’Église catholique. Ses éloges de Luther et sa négation du dogme Hors de l’Église, point de salut révèlent une vision résolument moderniste de la foi, en rupture ouverte avec la doctrine traditionnelle.

Même Vatican II rappelle, de manière explicite, qu’il n’y a pas de salut en dehors de l’Église catholique : « Appuyé sur la Sainte Écriture et sur la Tradition, il [le concile] enseigne que cette Église en marche sur la terre est nécessaire au salut. Seul, en effet, le Christ est médiateur et voie de salut : or, il nous devient présent en son Corps qui est l’Église ; et en nous enseignant expressément la nécessité de la foi et du baptême (cf. Mc 16,16 ; Jn 3,5), c’est la nécessité de l’Église elle-même, dans laquelle les hommes entrent par la porte du baptême, qu’il nous a confirmée en même temps. C’est pourquoi ceux qui refuseraient soit d’entrer dans l’Église catholique, soit d’y persévérer, alors qu’ils la sauraient fondée de Dieu par Jésus-Christ comme nécessaire, ceux-là ne pourraient pas être sauvés. » (LG 14)

On pourrait objecter que certains protestants « ne savent pas » que l’Église de Dieu est l’Église catholique et ne sont donc pas visés. Certes, mais cette concession repose sur l’idée d’ignorance invincible, que Sesboüé rejette lui-même. Sa thèse s’applique donc au salut de tous les protestants, indépendamment de la présence ou de l’absence d’ignorance invincible. Une telle thèse contredit le magistère de l’Église, qui a toujours enseigné qu’il faut appartenir à l’Église catholique pour être sauvé, au moins par un désir implicite pour ceux qui ignorent, sans faute de leur part, la véritable Église. Mais Sesboüé balaie ce dogme d’un revers de la main en affirmant qu’« il n’est plus question de désir implicite ou d’ignorance invincible » (p. 243).

Conclusion

En définitive, le cas de Bernard Sesboüé illustre un paradoxe devenu fréquent dans une certaine théologie contemporaine : une érudition historique incontestable mise au service de thèses qui sapent les fondements mêmes de la foi qu’elles prétendent éclairer. Car une théologie qui commence par expliquer que Jésus n’a jamais revendiqué le titre de Fils de Dieu, qui relativise la fiabilité historique des Évangiles, qui réhabilite un hérésiarque condamné par l’Église pendant des siècles et qui vide de sa substance l’antique principe extra Ecclesiam nulla salus, constitue une rupture doctrinale manifeste. Une telle inversion est précisément ce que le magistère a toujours dénoncé sous le nom de modernisme.

Certes, l’érudition historique de Bernard Sesboüé mérite d’être reconnue. Mais l’autorité intellectuelle en matière historique ne suffit pas à garantir la justesse doctrinale. Dans l’histoire de l’Église, les plus grandes crises ont souvent été provoquées par des esprits brillants. Et la leçon demeure toujours la même : lorsque la théologie remet en question la fiabilité des Écritures et qu’elle se permet de contredire frontalement le magistère, elle cesse d’être un service rendu à la vérité.

Puissent les nouveaux théologiens s’éloigner de la pensée de ce jésuite et retrouver le chemin de la fidélité à l’enseignement de la sainte Église.


  1. « Ses disciples et témoins sont passés de la reconnaissance d’un homme à celle du dernier des prophètes et du Messie dès avant sa passion, puis à la confession de sa filiation divine après sa résurrection, en un sens propre et unique » (p. 72). ↩︎
  2. https://www.youtube.com/watch?v=bJGge_VdzNs ↩︎

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