Réponse au Père Henry Donneaud sur l’apologétique

Introduction et contexte

Récemment, le Père Henry Donneaud, docteur en théologie à l’Institut catholique de Toulouse, a souhaité répondre à ma démarche apologétique déployée dans mon livre Soyez rationnel, devenez catholique. Dans un article intitulé « Actualité théologique de l’apologie thomasienne », il entend formuler une critique constructive de mon épistémologie apologétique, se focalisant principalement sur la nature de l’acte de foi.

Je tiens d’abord à remercier le Père Donneaud d’avoir pris le temps de me lire et de rédiger une critique aussi argumentée à la lumière de l’enseignement thomiste.

À la lecture de son article, plusieurs de ses remarques m’ont paru tout à fait pertinentes, notamment celles qui concernent la possibilité d’une démonstration a priori de la Trinité.

Il faut dire que j’ai écrit Soyez rationnel, devenez catholique il y a bientôt cinq ans, alors que j’étais âgé de vingt-deux ans. Avec le recul, je reconnais ne plus défendre aujourd’hui une position aussi catégorique quant à la démontrabilité a priori du mystère trinitaire. Je suis volontiers disposé à admettre que certaines affirmations du livre relevaient sans doute de ce que l’on pourrait appeler quelques « excès de jeunesse ».

Aujourd’hui, j’aborderais cette question avec davantage de nuances. L’argumentation que je propose repose notamment sur le présupposé que Dieu est amour (1 Jn 4, 8), et je ne suis pas certain que cette proposition puisse être établie par les seules ressources de la raison naturelle. Je continue toutefois de penser que l’argument développé dans l’ouvrage confère à la doctrine trinitaire un certain degré de plausibilité a priori, sans pour autant constituer une démonstration rigoureuse au sens strict. Une telle position me paraît compatible aussi bien avec l’enseignement de saint Thomas qu’avec les observations formulées par le Père Donneaud.

Le point de désaccord subsiste

Néanmoins, bien que je concède un bon nombre de ses remarques, il demeure un point crucial de notre disputatio sur lequel le désaccord subsiste. Tout repose sur la démontrabilité a posteriori de la Révélation chrétienne. Autrement dit, la question en jeu est de savoir s’il existe des preuves extérieures et objectives de la Révélation ?

A cette question, je réponds par l’affirmative, tandis que le Père Donneaud semble répondre par la négative: « Il est impossible de démontrer par la raison que la foi catholique est vraie, du fait de la “sublimité de la foi” » (p. 2).

Selon lui, on ne peut pas « prétendre que la raison humaine, déployée par l’apologétique, pourrait suffire à convaincre une intelligence droite de la vérité de la foi catholique, en amont de la foi» (p. 20).

C’est pourquoi le Père Donneaud affirme que l’entreprise apologétique légitime doit se réduire à démontrer les préambules de la foi et à réfuter les arguments qui pourraient s’opposer à la foi: « Disons-le plus sagement, à l’école de S. Thomas : démontrer les préambules philosophiques de la foi, exposer la crédibilité extrinsèque de l’Évangile et de l’Église, manifester la convenance ou la vraisemblance des dogmes de la foi, voilà choses utiles et précieuses, mais qui ne sauraient suffire pour conduire à reconnaître la vérité de la foi » (p. 21).

« La raison n’a de compétence propre que pour les praeambula fidei (qui ne sont objet de foi que pour ceux qui n’en connaissent pas la démonstration), non pour le cœur de la vérité révélée, à laquelle aucun homme ne peut adhérer sinon par un acte de foi, du fait que l’essence divine et le dessein de salut sont totalement non vus, inaccessibles à la raison laissée à elle-même.» (p.9)

Autrement dit, il n’y a aucun problème à vouloir démontrer l’existence de Dieu et la crédibilité historique des Évangiles ; mais vouloir aller plus loin en « montrant la vérité de la Révélation » reviendrait, selon lui, à trahir le véritable acte de foi.

En réponse à cette objection, il importe d’examiner précisément ce qu’enseigne le magistère de l’Église sur la nature de l’apologétique. Une brève lecture du concile Vatican I suffit à conclure que l’Église enseigne non seulement que l’existence de Dieu peut être connue avec certitude par la raison naturelle, mais aussi qu’il existe aussi des preuves extérieures objectives de la Révélation (notamment les miracles et les prophéties). Voici les textes du magistère les plus fondamentaux enseignant la possibilité de « prouver » la vérité de la Révélation chrétienne.

 « Néanmoins, pour que l’hommage de notre foi soit conforme à la raison (Rm 12, 1), Dieu a voulu que les secours intérieurs du Saint-Esprit soient accompagnés de preuves extérieures de sa Révélation, à savoir des faits divins et surtout les miracles et les prophéties qui, en montrant de manière impressionnante la toute-puissance de Dieu et sa science sans borne, sont des signes très certains de la Révélation divine, adaptés à l’intelligence de tous. » (Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius, Denzinger 3009)

« Non seulement, la foi et la raison ne peuvent jamais être en désaccord, mais encore elles s’aident mutuellement. La droite raison démontre les fondements de la foi, et, éclairée par la lumière de celle-ci, elle s’adonne à la science des choses divines. Quant à la foi, elle libère et protège la raison des erreurs et lui fournit de multiples connaissances. » (Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius, Denzinger 3019)

« Si quelqu’un dit que […] les miracles ne peuvent jamais être connus avec certitude ni servir à prouver efficacement l’origine de la religion chrétienne, qu’il soit anathème. » (Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius, Denzinger 3034)

« Combien nombreux, admirables, splendides sont les arguments qui doivent très nettement convaincre la raison que la religion chrétienne est divine, et que « le principe de nos dogmes s’enracine en haut, dans le Seigneur des cieux », que dès lors rien n’est plus certain que notre foi, rien n’est plus sûr ; rien n’est plus saint, rien ne repose sur des principes plus fermes. » (Pie IX, encyclique Qui pluribus, Denzinger 2779)

«[…] je reconnais les preuves extérieures de la Révélation, c’est-à-dire les faits divins, particulièrement les miracles et les prophéties comme des signes très certains de l’origine divine de la religion chrétienne et je tiens qu’ils sont tout à fait adaptés à l’intelligence de tous les temps et de tous les hommes, même ceux d’aujourd’hui. » (Saint Pie X, serment antimoderniste, Denzinger 3539)

Et le texte le plus fort se trouve sans doute chez Pie XII, dans Humani Generis qui enseigne explicitement : « On sait combien l’Église estime la raison humaine dans le pouvoir qu’elle a de démontrer avec certitude l’existence d’un Dieu personnel, de prouver victorieusement par les signes divins les fondements de la foi chrétienne elle-même, d’exprimer exactement la loi que le Créateur a inscrite dans l’âme humaine et enfin de parvenir à une certaine intelligence des mystères, qui nous est très fructueuse. […] Dieu a disposé un grand nombre de signes extérieurs éclatants qui nous permettent de prouver, de façon certaine, l’origine divine de la religion chrétienne avec les seules lumières naturelles de notre raison. »2

Cette dernière affirmation est particulièrement remarquable, car elle décrit très exactement le type d’apologétique que je défends. Je peine dès lors à comprendre comment la thèse du Père Donneaud selon laquelle « il est impossible de démontrer par la raison que la foi catholique est vraie » (p. 2) peut être conciliée avec l’enseignement du magistère qui affirme que l’on peut « prouver, de façon certaine, l’origine divine de la religion chrétienne avec les seules lumières naturelles de notre raison».

Sur la foi des démons

Le Père Donneaud a raison de remarquer je soutiens que la raison humaine est capable d’atteindre une « foi naturelle » presque identique à la foi des démons.1 Je distingue en effet la foi propositionnelle (qui consiste à adhérer intellectuellement aux vérités de la révélation) et la foi théologale qui, selon moi, implique plus qu’une adhésion intellectuelle, mais aussi un véritable acte de la volonté qui consiste à faire confiance en Dieu et à lui remettre entièrement sa vie. L’apologétique, peut selon moi montrer  la vérité de la foi propositionnelle mais elle ne peut pas atteindre les cœurs ou la volonté. C’est pourquoi la foi théologale (qui donne le salut) reste libre et qu’aucun argument ne peut nous contraindre à avoir cette foi qui sauve.

Le Père Donneaud objecte que, contrairement aux hommes, les démons ont nécessairement la foi propositionnelle (ou foi naturelle) puisqu’ils voient l’évidence des signes extrinsèques réalisés devant eux si bien que leur intelligence est incapable d’en refuser les implications logiques. Ainsi affirme-t-il : « Les démons […] croient ces paroles vraies, dans la bouche de Jésus, en vertu d’une démonstration de crédibilité extrinsèque, à travers tous les miracles accomplis par lui : contrairement aux hommes, que ses signes les plus évidents peuvent ne pas convaincre, les démons, eux, du fait de l’acuité de leur esprit, ne peuvent que conclure nécessairement à sa véracité (p.10)

Je partage ce que dit le Père Donneaud en ce qui concerne les démons, mais qu’en est-il des êtres humains qui ont vu de leurs propres yeux les miracles du Christ et qui ont ainsi bénéficié directement de cette démonstration de crédibilité extrinsèque ? Le Père Donneaud serait-il prêt à reconnaître que la foi naturelle/propositionnelle leur était accessible à eux aussi ? Que certains aient refusé de croire malgré l’évidence (Lc 16, 31) à cause de leur mauvaise volonté est une chose. La véritable question est de savoir si, du point de vue de la crédibilité extrinsèque, Jésus a fourni des preuves suffisantes pour que toute personne de bonne volonté suffisamment informée, faisant un usage droit de sa raison, puisse conclure rationnellement qu’il est véritablement Dieu.

Le fait que certains hommes aient volontairement refusé de reconnaître les miracles du Christ, allant jusqu’à s’aveugler eux-mêmes devant l’évidence, montre simplement que le péché et la mauvaise volonté peuvent parfois altérer profondément les facultés cognitives humaines. Cela ne prouve toutefois pas que la foi naturelle/propositionnelle soit, en principe, inaccessible aux hommes.

Or, ma thèse consiste précisément à soutenir que, compte tenu des preuves extérieures et objectives de la Révélation (dont l’existence est explicitement enseignée par le magistère de l’Église), toute personne rationnelle et de bonne volonté (sincèrement en quête de la vérité) finira par reconnaître la vérité de la foi catholique si elle est suffisamment informée (notamment via l’étude approfondie des miracles).2 Il n’y a pas d’autres alternatives si l’on prend au sérieux les textes de Pie XII et du Concile Vatican I.

Comment démontrer la foi propositionnelle ?

On pourrait alors se demander comment justifier mon affirmation selon laquelle, la foi « naturelle » ou « propositionnelle » serait accessible à la lumière de la raison.

L’argument que je développe dans le livre est le suivant:

1. Soit X une doctrine enseignée par Jésus (par exemple la Trinité: Mt 28,19)

2. Jésus est Dieu

3. Dieu ne saurait mentir ou être l’auteur de l’erreur. 

4. Donc X est vraie (par 1-3)

Evidemment toute la question est de savoir s’il on peut montrer la vérité de la proposition 2 par l’argumentation rationnelle. Il me semble que cela est possible par trois voies distinctes que je développe en détail dans le livre et qui ont un effet cumulatif puissant :

a) Le trilemme de Lewis (Jésus a prétendu être Dieu, or Jésus n’est ni un fou, ni un menteur, donc il est crédible de le croire sur ses prétentions personnelles)3

b) Les preuves historiques de la Résurrection (si Jésus est vraiment ressuscité alors ses prétentions divines sont confirmées par Dieu car seul Dieu peut ressusciter les morts). L’Eglise enseigne d’ailleurs que l’on peut prouver historiquement la Résurrection du Christ (au point d’acquérir une certitude morale):« On n’a point le droit d’attendre d’un incrédule qu’il admette la résurrection de notre divin Sauveur, avant de lui en avoir administré des preuves certaines ; et ces preuves sont déduites par le raisonnement »(Denzinger 2754)

c) La confirmation a postériori par les miracles solidement attestés (Fatima, Lourdes, Zeitoun, miracles eucharistiques, Stigmates de Padre Pio, etc). Si un seul de ces miracles est vrai, alors la divinité du Christ est confirmée indirectement (il serait impossible qu’il y ait de vrais miracles eucharistiques ou de vraies apparitions de la Vierge Marie aujourd’hui si Jésus les prétentions divines de Jésus étaient fausses).

Ainsi, étant donné que la divinité du Christ peut en principe se justifier par les lumières naturelles de la raison, il s’ensuit logiquement que tout ce que le Christ a enseigné est vrai. Ce qui implique immédiatement la vérité de tous ses enseignements (présence dans l’eucharistie, existence des anges, enfer, Trinité, etc).

Les démons, eux, ont parfaitement compris cela. Ils croient intellectuellement à la divinité du Christ et à toutes les vérités du Crédo mais refusent de l’accepter comme maitre et Seigneur.

Mais cette foi naturelle des démons peut aussi concerner les être humains! Michael Licona, spécialiste des arguments historiques en faveur de la résurrection, confesse avoir connu la situation suivante : « Je suis devenu ami avec un athée. Nous discutions de l’existence de Dieu et du christianisme assez souvent. Il est passé lentement de l’athéisme à l’agnosticisme. Ensuite, il devient un théiste sceptique. Enfin, il finit par admettre qu’il était certain que Jésus était ressuscité des morts et que Dieu lui offrait la vie éternelle. En revanche, il refusait d’accepter Jésus comme le maître de sa vie. Son rejet du Christ n’était pas dû au manque de preuves, mais à un refus de sa volonté»4

Cet exemple montre bien que savoir qu’un contenu doctrinal est vrai ne force personne à avoir la foi théologale. Ce savoir intellectuel n’oblige personne à donner sa vie à Dieu en lui disant « je vous aime Seigneur, soyez le maître de ma vie ». C’est pourquoi la vraie foi reste libre.

Saint Thomas d’Aquin n’a jamais fait d’apologétique ?

Avant de terminer, il importe de revenir brièvement sur la démarche apologétique de saint Thomas d’Aquin. Dans son article, le Père Donneaud ouvre sa réflexion par une affirmation volontairement provocatrice : « Saint Thomas d’Aquin n’a jamais produit d’apologétique. » nous dit-il. Cette formule mérite que l’on s’y arrête un instant.

Si l’on entend le mot apologétique dans un sens moderne très restreint, alors l’affirmation est parfaitement exacte : saint Thomas n’a jamais pratiqué une telle discipline. À son époque, l’Occident était chrétien, l’athéisme était quasiment inexistant, et il côtoyait très peu l’islam, l’agnosticisme, le rationalisme, etc. Il va donc de soi que saint Thomas n’a pas entrepris le même type de « défense de la foi » que les apologètes modernes de l’époque post-Lumières (abbé Boulenger, Garrigou-Lagrange, Poulpiquet, etc.).

En revanche, saint Thomas a  réellement fait de l’apologétique au sens large, puisqu’il soutenait (contrairement à notre auteur) que l’on pouvait prouver la vérité de la révélation chrétienne grâce aux miracles et aux prophéties. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire le chapitre 6 de la Somme contre les gentils:

 « La Sagesse divine a manifesté sa présence, la vérité de son enseignement et de son inspiration par les preuves qui convenaient, en accomplissant de manière très visible, pour confirmer ce qui dépasse la connaissance naturelle, des œuvres très au-dessus des possibilités de la nature tout entière : guérison merveilleuse des malades, résurrection des morts, changement étonnant des corps célestes, et, ce qui est plus admirable, inspiration de l’esprit des hommes, telle que des ignorants et des simples, remplis du don du Saint-Esprit, ont acquis en un instant la plus haute sagesse et la plus haute éloquence.  Devant de telles choses, mue par l’efficacité d’une telle preuve, non point par la violence des armes ni par la promesse de plaisirs grossiers, et, ce qui est plus étonnant encore, sous la tyrannie des persécuteurs, une foule innombrable, non seulement de simples mais d’hommes très savants, est venue s’enrôler dans la foi chrétienne, cette foi qui prêche des vérités inaccessibles à l’intelligence humaine, réprime les voluptés de la chair, et enseigne à mépriser tous les biens de ce monde.  Que les esprits des mortels donnent leur assentiment à tout cela, et qu’au mépris des réalités visibles, seuls soient désirés les biens invisibles, voilà certes le plus grand des miracles et l’œuvre manifeste de l’inspiration de Dieu. Que tout cela ne se soit pas fait d’un seul coup et par hasard, mais suivant une disposition divine, il y a, pour le manifester, le fait que Dieu, longtemps à l’avance, l’a prédit par la bouche des prophètes, dont les livres sont par nous tenus en vénération, parce qu’ils apportent un témoignage à notre foi.[…]  Cette si admirable conversion du monde à la foi du Christ est une preuve très certaine en faveur des miracles anciens, telle qu’il n’est pas nécessaire de les voir se renouveler, puisqu’ils transparaissent avec évidence dans leurs effets. Ce serait certes un miracle plus étonnant que tous les autres que le monde ait été appelé, sans signes dignes d’admiration, par des hommes simples et de basse naissance, à croire des vérités si hautes, à faire des œuvres si difficiles, à espérer des biens si élevés. Encore que Dieu, même de nos jours, ne cesse de confirmer notre foi par les miracles de ses saints. » (Somme contre les gentils, chapitre 6)

Après avoir énuméré les « preuves » de la véracité de la révélation chrétiennes par les miracles et les prophéties, saint Thomas émet la comparaison avec l’absence de preuves convaincantes comme l’islam :

 « Les fondateurs de sectes ont procédé de manière inverse. C’est le cas évidemment de Mahomet qui a séduit les peuples par des promesses de voluptés charnelles au désir desquelles pousse la concupiscence de la chair. Lâchant la bride à la volupté, il a donné des commandements conformes à ses promesses, auxquels les hommes charnels peuvent obéir facilement. En fait de vérités, il n’en a avancé que de faciles à saisir par n’importe quel esprit médiocrement ouvert. Par contre, il a entremêlé les vérités de son enseignement de beaucoup de fables et de doctrines des plus fausses. Il n’a pas apporté de preuves surnaturelles, les seules à témoigner comme il convient en faveur de l’inspiration divine, quand une œuvre visible qui ne peut être que l’œuvre de Dieu prouve que le docteur de vérité est invisiblement inspiré. Il a prétendu au contraire qu’il était envoyé dans la puissance des armes, preuves qui ne font point défaut aux brigands et aux tyrans. D’ailleurs, ceux qui dès le début crurent en lui ne furent point des sages instruits des sciences divines et humaines, mais des hommes sauvages, habitants des déserts, complètement ignorants de toute science de Dieu, dont le grand nombre l’aida, par la violence des armes, à imposer sa loi à d’autres peuples.  Aucune prophétie divine ne témoigne en sa faveur ; bien au contraire, il déforme les enseignements de l’Ancien et du Nouveau Testament par des récits légendaires, comme c’est évident pour qui étudie sa loi. Aussi bien, par une mesure pleine d’astuces, il interdit à ses disciples de lire les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament qui pourraient le convaincre de fausseté. C’est donc chose évidente que ceux qui ajoutent foi à sa parole croient à la légère. » (Ibid)

Il est donc clair que saint Thomas pensait que l’on pouvait objectivement « prouver l’origine divine de la religion chrétienne» (selon l’expression de Pie XII) et réfuter l’islam à cause de son manque de preuves surnaturelles. En conséquence, il serait exagéré de soutenir que saint Thomas n’a « jamais produit d’apologétique » ou qu’il « n’a rien écrit sur le statut épistémologique de l’apologétique. » (p.1).

Conclusion

Je remercie une nouvelle fois le Père Donneaud pour l’intérêt qu’il a porté à la démarche apologétique que je développe, ainsi que pour les remarques constructives qu’il a formulées, même si notre désaccord demeure sur plusieurs points fondamentaux. Pour ma part, je demeure convaincu que la conception de l’apologétique que je défends est celle du magistère de l’Église catholique, au moins depuis le concile Vatican I. L’apologétique ne se réduit pas, selon moi, à l’étude des seuls préambules de la foi ou à l’établissement de la crédibilité de la Révélation. L’Église enseigne en effet que la raison humaine est capable d’aller plus loin : les miracles peuvent être connus avec certitude et servir « à prouver efficacement l’origine de la religion chrétienne » (Dei Filius) et malgré les obscurcissements que le péché peut introduire dans l’exercice de la raison, Dieu a donné aux hommes des signes suffisamment éclatants pour leur permettre de « prouver, de façon certaine, l’origine divine de la religion chrétienne avec les seules lumières naturelles de notre raison» (Humani Generis).


  1. « Lavagna assimile ici cette connaissance naturelle des vérités divines à ce que la tradition scolastique, à propos des démons, a appelé la « foi naturelle », une foi posée par l’intellect devant l’évidence des signes de crédibilité, obligeant ce dernier à reconnaître comme vraies les paroles dites par un témoin évidemment accrédité par Dieu » (p.10) ↩︎
  2. Cela implique concrètement que toute personne qui reste non-croyante tout au long de sa vie est ou bien irrationnelle (au sens large, ce qui inclut les biais et les blocages psychologiques ou émotionnels qui altèrent le jugement), ou bien insuffisamment informée (ce qui englobe les conditionnements culturels et les préjugés du milieu), ou bien de mauvaise volonté. ↩︎
  3. Le raisonnement se formalise rigoureusement comme suit : 1. Jésus prétendait être Dieu. 2. Soit il disait vrai, soit il disait faux. 3. S’il disait faux, ou bien il savait qu’il disait faux, ou bien il ne le savait pas. 4. Si Jésus savait qu’il disait faux, il était un menteur. 5. Si Jésus ne savait pas qu’il disait faux, il était fou. 6. Or, il est très improbable que Jésus était un menteur. 7. Il est très improbable que Jésus était fou. 8. Donc il est très improbable que Jésus disait faux. 9. Donc il est très probable que Jésus disait vrai.  10. Donc il est très probable que Jésus était Dieu. ↩︎
  4. Gary Habermas et Michael Licona, The Case for the Resurrection, Kregel Publications, 2004, p. 197. ↩︎

Publié

dans

par

Étiquettes :