On entend souvent certains se demander: comment une existence éternelle pourrait-elle ne pas devenir ennuyeuse ? Après quelques milliers, millions ou milliards d’années, n’aurions-nous pas tout vu, tout fait et tout expérimenté ? L’éternité ne finirait-elle pas par ressembler à une prison dorée ? Cette objection paraît intuitive, mais elle repose en réalité sur une conception profondément erronée de ce qu’est le paradis selon la foi chrétienne.
Lorsque nous imaginons l’éternité, nous avons tendance à la concevoir comme une simple prolongation indéfinie de notre existence actuelle. Nous pensons à une succession infinie de jours semblables les uns aux autres. Or, c’est précisément parce que notre vie terrestre est limitée que nous connaissons l’ennui. Nous nous lassons des plaisirs parce qu’ils sont finis. Nous nous habituons à ce que nous possédons. Ce phénomène est bien connu : ce qui nous procure aujourd’hui une grande joie finit souvent par devenir ordinaire demain. Mais la théologie chrétienne enseigne que le paradis n’est pas simplement une version améliorée de la vie terrestre. Il s’agit d’un mode d’existence radicalement nouveau.
L’ennui naît lorsqu’un objet est entièrement connu et épuisé. Une fois qu’il n’y a plus rien à découvrir, l’intérêt disparaît. Mais Dieu n’est pas un objet fini. Son intelligence, sa beauté, sa bonté et son amour sont sans limites. Même pendant toute l’éternité, les créatures ne pourront jamais épuiser la richesse infinie de l’être divin.
C’est pourquoi de nombreux théologiens ont enseigné que les saints ne cessent jamais de contempler Dieu avec émerveillement. Ils découvrent sans cesse de nouvelles profondeurs de sa perfection. Saint Grégoire de Nysse parlait ainsi d’une progression éternelle de l’âme dans la connaissance et l’amour de Dieu. Plus l’âme s’approche de Dieu, plus elle désire le connaître davantage.
La doctrine catholique enseigne que les élus jouissent de la vision béatifique, c’est-à-dire de la contemplation immédiate de Dieu. Sur terre, tous nos désirs sont fragmentaires. Nous recherchons le bonheur dans les richesses, les plaisirs, les relations humaines, la réussite ou la connaissance. Mais aucune de ces réalités ne peut combler pleinement le cœur humain. Comme l’écrivait saint Augustin : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi. »
Au paradis, l’âme possède enfin le Bien suprême pour lequel elle a été créée. Elle ne souffre plus du manque, de la frustration ou de l’insatisfaction qui caractérisent l’existence terrestre. Loin d’engendrer l’ennui, cette possession parfaite de Dieu produit une joie toujours actuelle et toujours nouvelle.
L’amour n’est jamais ennuyeux
Une autre façon de comprendre la question consiste à réfléchir à l’amour. Lorsqu’une personne aime profondément son conjoint, son enfant ou un ami, elle ne considère généralement pas le temps passé avec lui comme une corvée. Au contraire, elle souhaite souvent que ces moments durent davantage. Pourquoi ? Parce que l’amour trouve sa joie dans la présence de l’être aimé. Or, au paradis, les élus sont unis à Celui qui est la source même de tout amour, de toute beauté et de toute bonté. Si les joies de l’amitié humaine peuvent déjà nous sembler précieuses, combien plus la communion avec Dieu lui-même!
L’objection suppose également que nous resterons psychologiquement identiques à ce que nous sommes aujourd’hui. Mais le christianisme enseigne que les saints seront glorifiés et transformés. Leur intelligence sera illuminée, leur volonté parfaitement ordonnée et leur capacité d’aimer portée à son accomplissement. Nous ne contemplerons donc pas le paradis avec les limites, les distractions et les faiblesses qui caractérisent notre condition actuelle. Autrement dit, ce n’est pas seulement notre environnement qui sera différent ; c’est aussi nous-mêmes qui seront renouvelés.
Paradoxalement, le véritable problème n’est pas que le paradis soit éternel, mais qu’il ne le soit pas. Imaginons le plus grand bonheur humain possible : une parfaite santé, des relations harmonieuses, une joie profonde et une paix totale. Si l’on nous annonçait que tout cela prendra fin dans quelques années, une ombre viendrait immédiatement assombrir cette joie. Ce qui rend les biens terrestres fragiles, c’est précisément leur caractère temporaire. Le paradis chrétien répond au désir le plus profond du cœur humain : non seulement être heureux, mais être heureux pour toujours.
Ainsi, il faut conclure que l’idée selon laquelle on pourrait s’ennuyer au paradis repose sur une projection de nos limites terrestres dans l’éternité. Selon la foi chrétienne, le paradis n’est pas une répétition infinie d’activités monotones, mais la participation à la vie même de Dieu. Puisque Dieu est infini, sa beauté et son amour ne pourront jamais être épuisés. La vision béatifique procure une joie parfaite qui ne s’use pas avec le temps. Les saints ne vivent pas une monotonie éternelle, mais une communion toujours vivante avec Celui qui est la source de toute vérité, de toute beauté et de tout bonheur.